One thought on “Impressive South Pacific Ocean Typhoon Photograph by NASA”
On s’est beaucoup occupé des effets de l’attention, très peu de son mécanisme. Ce dernier point est le seul que je me propose d’étudier dans ce travail. Même dans ces limites, la question est importante, car elle est, comme on le verra plus tard, la contrepartie, le complément nécessaire de la théorie de l’association. Si cet essai contribue si peu que ce soit à bien montrer cette lacune de la psychologie contemporaine et à engager d’autres à la combler, il aura atteint son but. Sans essayer pour le moment de définir ou de caractériser l’attention, je supposerai que chacun entend suffisamment ce que ce mot désigne. Une difficulté plus grande, c’est de savoir où l’attention commence et où elle finit car elle comporte tous les degrés depuis l’instant fugitif accordé à une mouche qui bourdonne, jusqu’à l’état de complète absorption. Il sera conforme aux règles d’une bonne méthode de n’étudier que les cas bien francs, typiques, c’est-à-dire ceux qui présentent l’un au moins de ces deux caractères l’intensité, la durée. Quand les deux coïncident l’attention est à son maximum. La durée seule arrive au même résultat par accumulation quand, par exemple, à la lumière de plusieurs étincelles électriques, on déchiffre un mot ou une figure. L’intensité toute seule est aussi efficace : ainsi une femme; en un clin d’œil, voit la toilette entière d’une rivale. Les formes faibles de l’attention ne peuvent rien nous apprendre en tout cas, ce n’est pas par elles qu’il faut commencer notre étude. Tant qu’on n’a pas tracé les grandes lignes, il est oiseux de noter des nuances et de s’attarder aux subtilités. L’objet de ce travail, c’est d’établir et de justifier les propositions suivantes : Il y a deux formes bien distinctes d’attention l’une spontanée, naturelle; l’autre volontaire, artificielle. La première, négligée par la plupart des psychologues, est la forme véritable, primitive, fondamentale, de l’attention. La seconde, seule étudiée par la plupart des psychologues, n’est qu’une imitation, un résultat de l’éducation, du dressage, de l’entraînement. Précaire et vacillante par nature, elle tire toute sa substance de l’attention spontanée, en elle seule elle trouve un point d’appui. Elle n’est qu’un appareil de perfectionnement et un produit de la civilisation. L’attention, sous ses deux formes, n’est pas une activité indéterminée, une sorte d’ “acte pur” de l’esprit, agissant par des moyens mystérieux et insaisissables. Son mécanisme est essentiellement moteur, c’est- à-dire qu’elle agit toujours sur des muscles et par des muscles, principalement sous la forme d’un arrêt; et l’on pourrait choisir comme épigraphe de cette étude la phrase de Maudsley: “Celui qui est incapable de gouverner ses muscles est incapable d’attention.“ L’attention, sous ses deux formes, est un état exceptionnel, anormal, qui ne peut durer longtemps parce qu’il est en contradiction avec la condition fondamentale de la vie psychique le changement. L’attention est un état fixe. Si elle se prolonge outre mesure, surtout dans des conditions défavorables, chacun sait par expérience qu’il se produit une obnubilation de l’esprit toujours croissante, finalement une sorte de vide intellectuel, souvent accompagné de vertige. Ces troubles légers, transitoires, dénotent l’antagonisme radical de l’attention et de la vie psychique normale. La marche vers l’unité de conscience, qui est le fond même de l’attention, se montre mieux encore dans les cas franchement morbides que nous étudierons plus tard, sous leur forme chronique qui est l’idée fixe, et sous leur forme aiguë qui est l’extase.
Dès à présent et sans sortir des généralités, nous pouvons, à l’aide de ce caractère bien net – la tendance vers l’unité de conscience – arriver à définir l’attention. Si nous prenons un homme adulte, sain, d’intelligence moyenne, le mécanisme ordinaire de sa vie mentale consiste en un va-et-vient perpétuel d’événements intérieurs, en un défilé de sensations, de sentiments, d’idées et d’images qui s’associent ou se repoussent suivant certaines lois. À proprement parler, ce n’est pas, comme on l’a dit souvent, une chaîne, une série, mais plutôt une irradiation en plusieurs sens et dans plusieurs couches, un agrégat mobile qui se fait, se défait et se refait incessamment. Tout le monde sait que ce mécanisme a été très bien étudié de nos jours et que la théorie de l’association forme l’une des pièces les plus solides de la psychologie contemporaine. Non que tout ait été fait; car, à notre avis, on n’a pas assez tenu compte du rôle des états affectifs comme cause cachée d’un grand nombre d’associations. Plus d’une fois il arrive qu’une idée en évoque une autre, non en vertu d’une ressemblance qui leur serait commune en tant que représentations, mais parce qu’il y a un même fait affectif qui les enveloppe et qui les réunit. Il resterait aussi à ramener les lois de l’association à des lois physiologiques, le mécanisme psychologique au mécanisme cérébral qui le supporte mais nous sommes bien loin de cet idéal. L’état normal, c’est la pluralité des états de conscience ou, suivant une expression employée par certains auteurs, le polyidéisme. L’attention est l’arrêt momentané de ce défilé perpétuel, au profit d’un seul état c’est un monoïdéisme. Mais il est nécessaire de bien déterminer dans quel sens nous employons ce terme. L’attention est-elle la réduction à un seul et unique état de conscience? Non; l’observation intérieure nous apprend qu’elle n’est qu’un monoïdéisme relatif, c’est-à-dire qu’elle suppose l’existence d’une idée maîtresse attirant tout ce qui se rapporte à elle et rien d’autre, ne permettant aux associations de se produire que dans des limites très étroites et à condition qu’elles convergent vers un même point. Elle draine à son profit, du moins dans la mesure possible, toute l’activité cérébrale. Existe-t-il des cas de monoïdéisme absolu, où la conscience est réduite à un seul et unique état qui la remplit tout entière, où le mécanisme de l’association s’arrête totalement? A notre avis, cela se rencontre dans quelques cas très rares d’extase que nous analyserons plus tard; mais c’est un instant fugitif, parce que la conscience, placée en dehors des conditions rigoureusement nécessaires de son existence, disparaît. L’attention (nous rappelons encore une fois, pour n’y plus revenir, que nous n’étudions que les cas bien nets) consiste donc dans la substitution d’une unité relative de la conscience à la pluralité d’états, au changement qui est la règle. Toutefois, cela n’est pas suffisant pour la définir. Un fort mal de dents, une colique néphrétique, une jouissance intense produisent une unité momentanée de la conscience que nous ne confondons pas avec l’attention. L’attention a un objet; elle n’est pas une modification purement subjective c’est une connaissance, un état intellectuel. Nouveau caractère à noter. Ce n’est pas tout. Pour la distinguer de certains états qui s’en rapprochent et qui seront étudiés au cours de ce travail (par exemple les idées fixes), nous devons tenir compte de l’adaptation qui raccompagne toujours et qui nous essayerons de l’établir la constitue en grande partie. En quoi consiste cette adaptation? Pour le moment, bornons-nous à une vue tout à fait superficielle. Dans les cas d’attention spontanée, le corps entier converge vers son objet, les yeux, les oreilles, quelquefois les bras; tous les mouvements s’arrêtent. La personnalité est prise, c’est-à-dire que toutes les tendances de l’individu, toute son énergie disponible visent un même point. L’adaptation physique et extérieure est le signe de l’adaptation psychique et intérieure. La convergence, c’est la réduction à l’unité se substituant à la diffusion des mouvements et des attitudes, qui caractérise l’état normal.
Dans les cas d’attention volontaire, l’adaptation est le plus souvent incomplète, intermittente, sans solidité. Les mouvements s’arrêtent, mais pour réapparaître de temps en temps. L’organisme converge, mais d’une façon moite et lâche. Les intermittences de l’adaptation physique sont le signe des intermittences de l’adaptation mentale. La personnalité n’est prise que partiellement et par moments. Je prie le lecteur d’excuser ce que ces brèves remarques ont d’obscur et d’insuffisant. Les détails et les preuves viendront plus tard. Il s’agissait seulement de préparer à une définition de l’attention que je crois pouvoir proposer sous cette forme : C’est un monoïdéisme intellectuel avec adaptation spontanée ou artificielle. Si l’on préfère une autre formule : L’attention consiste en un état intellectuel, exclusif ou prédominant, avec adaptation spontanée ou artificiel de l’individu. Laissons maintenant ces généralités pour étudier dans leur mécanisme toutes les formes de l’attention.
Chapitre 1
L’attention spontanée
I
L’attention spontanée est la seule qui existe tant que l’éducation et les moyens artificiels n’ont pas été mis en œuvre. Il n’y en a pas d’autre chez la plupart des animaux et les jeunes enfants. C’est un don de la nature, très inégalement réparti entre les individus. Mais, forte ou faible, partout et toujours elle a pour cause des états affectifs. Cette règle est absolue, sans exception. L’homme, comme l’animal, ne prête spontanément son attention qu’à ce qui le touche, à ce qui l’intéresse, à ce qui produit en lui un état agréable, désagréable ou mixte. Comme le plaisir et la peine ne sont que des signes que certaines de nos tendances sont satisfaites ou contrariées et comme nos tendances sont ce qu’il y a en nous de plus intime, comme elles expriment le fond de notre personnalité, de notre caractère, il s’ensuit que l’attention spontanée a ses racines au fond même de notre être. La nature de l’attention spontanée chez une personne révèle son caractère ou tout au moins ses tendances fondamentales. Elle nous apprend si c’est un esprit frivole, banal, borné, ouvert, profond. La portière prête spontanément toute son attention aux commérages le peintre, à un beau coucher de soleil où le paysan ne voit que l’approche de la nuit; le géologue, aux pierres qu’il rencontre où le profane ne voit que des cailloux. Que le lecteur regarde en lui et autour de lui; les exemples sont si faciles à trouver qu’il est inutile d’insister. On s’étonnerait qu’une vérité si évidente, qui crève les yeux l’attention spontanée, sans un état affectif antérieur, serait un effet sans cause, ne soit pas depuis longtemps un lieu commun en psychologie, si la plupart des psychologues ne s’étaient obstinés à n’étudier que les formes supérieures de l’attention, c’est-à-dire à commencer par la fin. Il importe au contraire d’insister sur la forme primitive sans elle, rien ne se comprend, rien ne s’explique, tout est en l’air et l’on reste sans fil conducteur pour cette étude. Aussi ne craindrons-nous pas de multiplier les preuves. Un homme ou un animal incapable, par hypothèse, d’éprouver du plaisir ou de la peine, serait incapable d’attention. Il ne pourrait exister pour lui que des états plus intenses que d’autres, ce qui est tout dînèrent. Il est donc impossible de soutenir, au même sens que Condillac, que si au milieu d’une foule de sensations il y en a une qui prédomine par sa vivacité, elle «se transforme en attention». Ce n’est pas l’intensité seule qui agit, mais avant tout notre adaptation, c’est-à-dire nos tendances contrariées ou satisfaites. L’intensité n’est qu’un élément souvent le moindre. Aussi qu’on remarque combien l’attention spontanée est naturelle, sans effort. Le badaud qui flâne dans la rue, reste béant devant un cortège ou une mascarade qui passe, imperturbable tant que dure le défilé. Si, à un moment, l’effort apparaît, c’est un signe que l’attention change de nature, qu’elle devient volontaire, artificielle.
Dans la biographie des grands hommes, les traits abondent qui prouvent que l’attention spontanée dépend tout entière des états affectifs. Ces traits sont les meilleurs, parce qu’ils nous montrent le phénomène dans toute sa force. Les grandes attentions sont toujours causées et soutenues par de grandes passions. Fourier, dit Arago, reste turbulent et incapable d’application jusqu’à l’âge de treize ans alors il est initié aux éléments des mathématiques et devient un autre homme. Malebranche prend par hasard et avec répugnance le traité de l’Homme de Descartes; cette lecture “lui causa des palpitations de cœur si violentes qu’il était obligé de quitter son livre à toute heure et d’en interrompre la lecture pour respirer à son aise», et il devient cartésien. Il est bien inutile de parler de Newton et de tant d’autres. – On dira peut-être : Ces traits sont la marque d’une vocation qui se révèle. Mais qu’est-ce donc qu’une vocation, sinon une attention qui trouve sa voie et s’oriente pour toute la vie? Il n’est même pas dé plus beaux exemples d’attention spontanée, car celle-ci ne dure pas quelques minutes ou une heure, mais toujours. Examinons un autre aspect de la question. L’état d’attention est-il continu? Oui, en apparence en réalité, il est intermittent. “Ce que l’on appelle faire attention à un objet, c’est, strictement parlant, suivre une série d’impressions ou d’idées connexes, avec un intérêt continuellement renouvelé et approfondi. Par exemple, quand on assiste à un spectacle dramatique. Même quand il s’agit d’un petit objet matériel, comme une monnaie ou une fleur, il y a une transition continuelle de l’esprit d’un aspect à un autre, une série de suggestions. Il serait donc plus exact de dire que l’objet est un centre d’attention, le point d’où elle part et où elle revient continuellement “. Des recherches psychophysiques dont nous parlerons plus tard montrent que l’attention est soumise à la loi du rythme. Stanley Hall, en étudiant avec beaucoup de soin les changements graduels de pression produite sur le bout du doigt, a constaté que la perception de la continuité semble impossible, que le sujet ne peut avoir un sentiment de croissance ou de décroissance continues. L’attention choisit entre plusieurs degrés de pression pour les comparer. Certaines erreurs dans l’enregistrement des phénomènes astronomiques sont aussi dus à ces oscillations de l’attention. Maudsley et Lewes ont assimilé l’attention à un réflexe; il serait plus juste de dire une série de réflexes. Une excitation physique produ un mouvement. De même, une stimulation venant de l’objet produit une adaptation incessamment répétée. Les cas profonds et tenaces d’attention spontanée ont tous les caractères d’une passion qui ne s’assouvit pas et recommence perpétuellement pour tacher de se satisfaire. Le dipsomane, en face d’un verre plein, l’avale; et si une fée malfaisante le remplissait à mesure qu’il est vide, il ne s’arrêterait pas. La passion érotique fait de même. Vicq d’Azyr prétendait que les singes ne sont pas éducables parce qu’on ne peut pas les rendre attentifs (ce qui est faux d’ailleurs). Gall répliquait Montrez à un singe sa femelle et vous verrez s’il est capable d’attention. En face d’un problème scientifique, l’esprit d’un Newton agit de même; c’est une irritation perpétuelle qui le tient en sa puissance sans trêve ni repos. Il n’y a pas de fait plus clair, plus incontestable, plus facile à vérifier que celui-ci l’attention spontanée dépend des états affectifs, désirs, satisfaction, mécontentement, jalousie, etc.; son intensité et sa durée dépendent de leur intensité et de leur durée. Notons ici un fait important dans le mécanisme de l’attention. Cette intermittence réelle dans une continuité apparente rend seule possible une longue attention. Si nous tenons un de nos yeux fixé sur un point unique, au bout de quelque temps la vision devient confuse, il se forme comme un nuage entre l’objet et nous, finalement nous ne voyons plus rien. Si nous posons notre main à plat, immobile, sur une table, sans appuyer (car la pression est un mouvement), peu à peu la sensation s’émousse et finit par disparaître. C’est qu’il n’y a pas de perception sans mouvement, si faible qu’il soit. Tout organe sensoriel est à la fois sensitif et moteur. Dès qu’une immobilité absolue élimine l’un des deux éléments (la motilité), la fonction de l’autre est bientôt mise à néant. En un mot, le mouvement est la condition du changement, qui est une des conditions de la conscience. Ces faits bien connus, d’une expérience vulgaire, nous font comprendre la nécessité de ces intermittences dans l’attention, souvent imperceptibles à la conscience, parce qu’elles sont très courtes et d’un ordre très délicat.
On s’est beaucoup occupé des effets de l’attention, très peu de son mécanisme. Ce dernier point est le seul que je me propose d’étudier dans ce travail. Même dans ces limites, la question est importante, car elle est, comme on le verra plus tard, la contrepartie, le complément nécessaire de la théorie de l’association. Si cet essai contribue si peu que ce soit à bien montrer cette lacune de la psychologie contemporaine et à engager d’autres à la combler, il aura atteint son but. Sans essayer pour le moment de définir ou de caractériser l’attention, je supposerai que chacun entend suffisamment ce que ce mot désigne. Une difficulté plus grande, c’est de savoir où l’attention commence et où elle finit car elle comporte tous les degrés depuis l’instant fugitif accordé à une mouche qui bourdonne, jusqu’à l’état de complète absorption. Il sera conforme aux règles d’une bonne méthode de n’étudier que les cas bien francs, typiques, c’est-à-dire ceux qui présentent l’un au moins de ces deux caractères l’intensité, la durée. Quand les deux coïncident l’attention est à son maximum. La durée seule arrive au même résultat par accumulation quand, par exemple, à la lumière de plusieurs étincelles électriques, on déchiffre un mot ou une figure. L’intensité toute seule est aussi efficace : ainsi une femme; en un clin d’œil, voit la toilette entière d’une rivale. Les formes faibles de l’attention ne peuvent rien nous apprendre en tout cas, ce n’est pas par elles qu’il faut commencer notre étude. Tant qu’on n’a pas tracé les grandes lignes, il est oiseux de noter des nuances et de s’attarder aux subtilités. L’objet de ce travail, c’est d’établir et de justifier les propositions suivantes : Il y a deux formes bien distinctes d’attention l’une spontanée, naturelle; l’autre volontaire, artificielle. La première, négligée par la plupart des psychologues, est la forme véritable, primitive, fondamentale, de l’attention. La seconde, seule étudiée par la plupart des psychologues, n’est qu’une imitation, un résultat de l’éducation, du dressage, de l’entraînement. Précaire et vacillante par nature, elle tire toute sa substance de l’attention spontanée, en elle seule elle trouve un point d’appui. Elle n’est qu’un appareil de perfectionnement et un produit de la civilisation. L’attention, sous ses deux formes, n’est pas une activité indéterminée, une sorte d’ “acte pur” de l’esprit, agissant par des moyens mystérieux et insaisissables. Son mécanisme est essentiellement moteur, c’est- à-dire qu’elle agit toujours sur des muscles et par des muscles, principalement sous la forme d’un arrêt; et l’on pourrait choisir comme épigraphe de cette étude la phrase de Maudsley: “Celui qui est incapable de gouverner ses muscles est incapable d’attention.“ L’attention, sous ses deux formes, est un état exceptionnel, anormal, qui ne peut durer longtemps parce qu’il est en contradiction avec la condition fondamentale de la vie psychique le changement. L’attention est un état fixe. Si elle se prolonge outre mesure, surtout dans des conditions défavorables, chacun sait par expérience qu’il se produit une obnubilation de l’esprit toujours croissante, finalement une sorte de vide intellectuel, souvent accompagné de vertige. Ces troubles légers, transitoires, dénotent l’antagonisme radical de l’attention et de la vie psychique normale. La marche vers l’unité de conscience, qui est le fond même de l’attention, se montre mieux encore dans les cas franchement morbides que nous étudierons plus tard, sous leur forme chronique qui est l’idée fixe, et sous leur forme aiguë qui est l’extase.
Dès à présent et sans sortir des généralités, nous pouvons, à l’aide de ce caractère bien net – la tendance vers l’unité de conscience – arriver à définir l’attention. Si nous prenons un homme adulte, sain, d’intelligence moyenne, le mécanisme ordinaire de sa vie mentale consiste en un va-et-vient perpétuel d’événements intérieurs, en un défilé de sensations, de sentiments, d’idées et d’images qui s’associent ou se repoussent suivant certaines lois. À proprement parler, ce n’est pas, comme on l’a dit souvent, une chaîne, une série, mais plutôt une irradiation en plusieurs sens et dans plusieurs couches, un agrégat mobile qui se fait, se défait et se refait incessamment. Tout le monde sait que ce mécanisme a été très bien étudié de nos jours et que la théorie de l’association forme l’une des pièces les plus solides de la psychologie contemporaine. Non que tout ait été fait; car, à notre avis, on n’a pas assez tenu compte du rôle des états affectifs comme cause cachée d’un grand nombre d’associations. Plus d’une fois il arrive qu’une idée en évoque une autre, non en vertu d’une ressemblance qui leur serait commune en tant que représentations, mais parce qu’il y a un même fait affectif qui les enveloppe et qui les réunit. Il resterait aussi à ramener les lois de l’association à des lois physiologiques, le mécanisme psychologique au mécanisme cérébral qui le supporte mais nous sommes bien loin de cet idéal. L’état normal, c’est la pluralité des états de conscience ou, suivant une expression employée par certains auteurs, le polyidéisme. L’attention est l’arrêt momentané de ce défilé perpétuel, au profit d’un seul état c’est un monoïdéisme. Mais il est nécessaire de bien déterminer dans quel sens nous employons ce terme. L’attention est-elle la réduction à un seul et unique état de conscience? Non; l’observation intérieure nous apprend qu’elle n’est qu’un monoïdéisme relatif, c’est-à-dire qu’elle suppose l’existence d’une idée maîtresse attirant tout ce qui se rapporte à elle et rien d’autre, ne permettant aux associations de se produire que dans des limites très étroites et à condition qu’elles convergent vers un même point. Elle draine à son profit, du moins dans la mesure possible, toute l’activité cérébrale. Existe-t-il des cas de monoïdéisme absolu, où la conscience est réduite à un seul et unique état qui la remplit tout entière, où le mécanisme de l’association s’arrête totalement? A notre avis, cela se rencontre dans quelques cas très rares d’extase que nous analyserons plus tard; mais c’est un instant fugitif, parce que la conscience, placée en dehors des conditions rigoureusement nécessaires de son existence, disparaît. L’attention (nous rappelons encore une fois, pour n’y plus revenir, que nous n’étudions que les cas bien nets) consiste donc dans la substitution d’une unité relative de la conscience à la pluralité d’états, au changement qui est la règle. Toutefois, cela n’est pas suffisant pour la définir. Un fort mal de dents, une colique néphrétique, une jouissance intense produisent une unité momentanée de la conscience que nous ne confondons pas avec l’attention. L’attention a un objet; elle n’est pas une modification purement subjective c’est une connaissance, un état intellectuel. Nouveau caractère à noter. Ce n’est pas tout. Pour la distinguer de certains états qui s’en rapprochent et qui seront étudiés au cours de ce travail (par exemple les idées fixes), nous devons tenir compte de l’adaptation qui raccompagne toujours et qui nous essayerons de l’établir la constitue en grande partie. En quoi consiste cette adaptation? Pour le moment, bornons-nous à une vue tout à fait superficielle. Dans les cas d’attention spontanée, le corps entier converge vers son objet, les yeux, les oreilles, quelquefois les bras; tous les mouvements s’arrêtent. La personnalité est prise, c’est-à-dire que toutes les tendances de l’individu, toute son énergie disponible visent un même point. L’adaptation physique et extérieure est le signe de l’adaptation psychique et intérieure. La convergence, c’est la réduction à l’unité se substituant à la diffusion des mouvements et des attitudes, qui caractérise l’état normal.
Dans les cas d’attention volontaire, l’adaptation est le plus souvent incomplète, intermittente, sans solidité. Les mouvements s’arrêtent, mais pour réapparaître de temps en temps. L’organisme converge, mais d’une façon moite et lâche. Les intermittences de l’adaptation physique sont le signe des intermittences de l’adaptation mentale. La personnalité n’est prise que partiellement et par moments. Je prie le lecteur d’excuser ce que ces brèves remarques ont d’obscur et d’insuffisant. Les détails et les preuves viendront plus tard. Il s’agissait seulement de préparer à une définition de l’attention que je crois pouvoir proposer sous cette forme : C’est un monoïdéisme intellectuel avec adaptation spontanée ou artificielle. Si l’on préfère une autre formule : L’attention consiste en un état intellectuel, exclusif ou prédominant, avec adaptation spontanée ou artificiel de l’individu. Laissons maintenant ces généralités pour étudier dans leur mécanisme toutes les formes de l’attention.
Chapitre 1
L’attention spontanée
I
L’attention spontanée est la seule qui existe tant que l’éducation et les moyens artificiels n’ont pas été mis en œuvre. Il n’y en a pas d’autre chez la plupart des animaux et les jeunes enfants. C’est un don de la nature, très inégalement réparti entre les individus. Mais, forte ou faible, partout et toujours elle a pour cause des états affectifs. Cette règle est absolue, sans exception. L’homme, comme l’animal, ne prête spontanément son attention qu’à ce qui le touche, à ce qui l’intéresse, à ce qui produit en lui un état agréable, désagréable ou mixte. Comme le plaisir et la peine ne sont que des signes que certaines de nos tendances sont satisfaites ou contrariées et comme nos tendances sont ce qu’il y a en nous de plus intime, comme elles expriment le fond de notre personnalité, de notre caractère, il s’ensuit que l’attention spontanée a ses racines au fond même de notre être. La nature de l’attention spontanée chez une personne révèle son caractère ou tout au moins ses tendances fondamentales. Elle nous apprend si c’est un esprit frivole, banal, borné, ouvert, profond. La portière prête spontanément toute son attention aux commérages le peintre, à un beau coucher de soleil où le paysan ne voit que l’approche de la nuit; le géologue, aux pierres qu’il rencontre où le profane ne voit que des cailloux. Que le lecteur regarde en lui et autour de lui; les exemples sont si faciles à trouver qu’il est inutile d’insister. On s’étonnerait qu’une vérité si évidente, qui crève les yeux l’attention spontanée, sans un état affectif antérieur, serait un effet sans cause, ne soit pas depuis longtemps un lieu commun en psychologie, si la plupart des psychologues ne s’étaient obstinés à n’étudier que les formes supérieures de l’attention, c’est-à-dire à commencer par la fin. Il importe au contraire d’insister sur la forme primitive sans elle, rien ne se comprend, rien ne s’explique, tout est en l’air et l’on reste sans fil conducteur pour cette étude. Aussi ne craindrons-nous pas de multiplier les preuves. Un homme ou un animal incapable, par hypothèse, d’éprouver du plaisir ou de la peine, serait incapable d’attention. Il ne pourrait exister pour lui que des états plus intenses que d’autres, ce qui est tout dînèrent. Il est donc impossible de soutenir, au même sens que Condillac, que si au milieu d’une foule de sensations il y en a une qui prédomine par sa vivacité, elle «se transforme en attention». Ce n’est pas l’intensité seule qui agit, mais avant tout notre adaptation, c’est-à-dire nos tendances contrariées ou satisfaites. L’intensité n’est qu’un élément souvent le moindre. Aussi qu’on remarque combien l’attention spontanée est naturelle, sans effort. Le badaud qui flâne dans la rue, reste béant devant un cortège ou une mascarade qui passe, imperturbable tant que dure le défilé. Si, à un moment, l’effort apparaît, c’est un signe que l’attention change de nature, qu’elle devient volontaire, artificielle.
Dans la biographie des grands hommes, les traits abondent qui prouvent que l’attention spontanée dépend tout entière des états affectifs. Ces traits sont les meilleurs, parce qu’ils nous montrent le phénomène dans toute sa force. Les grandes attentions sont toujours causées et soutenues par de grandes passions. Fourier, dit Arago, reste turbulent et incapable d’application jusqu’à l’âge de treize ans alors il est initié aux éléments des mathématiques et devient un autre homme. Malebranche prend par hasard et avec répugnance le traité de l’Homme de Descartes; cette lecture “lui causa des palpitations de cœur si violentes qu’il était obligé de quitter son livre à toute heure et d’en interrompre la lecture pour respirer à son aise», et il devient cartésien. Il est bien inutile de parler de Newton et de tant d’autres. – On dira peut-être : Ces traits sont la marque d’une vocation qui se révèle. Mais qu’est-ce donc qu’une vocation, sinon une attention qui trouve sa voie et s’oriente pour toute la vie? Il n’est même pas dé plus beaux exemples d’attention spontanée, car celle-ci ne dure pas quelques minutes ou une heure, mais toujours. Examinons un autre aspect de la question. L’état d’attention est-il continu? Oui, en apparence en réalité, il est intermittent. “Ce que l’on appelle faire attention à un objet, c’est, strictement parlant, suivre une série d’impressions ou d’idées connexes, avec un intérêt continuellement renouvelé et approfondi. Par exemple, quand on assiste à un spectacle dramatique. Même quand il s’agit d’un petit objet matériel, comme une monnaie ou une fleur, il y a une transition continuelle de l’esprit d’un aspect à un autre, une série de suggestions. Il serait donc plus exact de dire que l’objet est un centre d’attention, le point d’où elle part et où elle revient continuellement “. Des recherches psychophysiques dont nous parlerons plus tard montrent que l’attention est soumise à la loi du rythme. Stanley Hall, en étudiant avec beaucoup de soin les changements graduels de pression produite sur le bout du doigt, a constaté que la perception de la continuité semble impossible, que le sujet ne peut avoir un sentiment de croissance ou de décroissance continues. L’attention choisit entre plusieurs degrés de pression pour les comparer. Certaines erreurs dans l’enregistrement des phénomènes astronomiques sont aussi dus à ces oscillations de l’attention. Maudsley et Lewes ont assimilé l’attention à un réflexe; il serait plus juste de dire une série de réflexes. Une excitation physique produ un mouvement. De même, une stimulation venant de l’objet produit une adaptation incessamment répétée. Les cas profonds et tenaces d’attention spontanée ont tous les caractères d’une passion qui ne s’assouvit pas et recommence perpétuellement pour tacher de se satisfaire. Le dipsomane, en face d’un verre plein, l’avale; et si une fée malfaisante le remplissait à mesure qu’il est vide, il ne s’arrêterait pas. La passion érotique fait de même. Vicq d’Azyr prétendait que les singes ne sont pas éducables parce qu’on ne peut pas les rendre attentifs (ce qui est faux d’ailleurs). Gall répliquait Montrez à un singe sa femelle et vous verrez s’il est capable d’attention. En face d’un problème scientifique, l’esprit d’un Newton agit de même; c’est une irritation perpétuelle qui le tient en sa puissance sans trêve ni repos. Il n’y a pas de fait plus clair, plus incontestable, plus facile à vérifier que celui-ci l’attention spontanée dépend des états affectifs, désirs, satisfaction, mécontentement, jalousie, etc.; son intensité et sa durée dépendent de leur intensité et de leur durée. Notons ici un fait important dans le mécanisme de l’attention. Cette intermittence réelle dans une continuité apparente rend seule possible une longue attention. Si nous tenons un de nos yeux fixé sur un point unique, au bout de quelque temps la vision devient confuse, il se forme comme un nuage entre l’objet et nous, finalement nous ne voyons plus rien. Si nous posons notre main à plat, immobile, sur une table, sans appuyer (car la pression est un mouvement), peu à peu la sensation s’émousse et finit par disparaître. C’est qu’il n’y a pas de perception sans mouvement, si faible qu’il soit. Tout organe sensoriel est à la fois sensitif et moteur. Dès qu’une immobilité absolue élimine l’un des deux éléments (la motilité), la fonction de l’autre est bientôt mise à néant. En un mot, le mouvement est la condition du changement, qui est une des conditions de la conscience. Ces faits bien connus, d’une expérience vulgaire, nous font comprendre la nécessité de ces intermittences dans l’attention, souvent imperceptibles à la conscience, parce qu’elles sont très courtes et d’un ordre très délicat.
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